En France, le secteur public a la réputation de mal payer ses fournisseurs, hôpitaux publics en tête. Un problème structurel qui a déjà exposé plusieurs pays voisins à une condamnation devant la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE).
Italie, Slovaquie, Grèce : la liste des États membres condamnés pour leurs mauvaises pratiques de paiement dans les marchés publics s'allonge, et le secteur hospitalier revient au centre des dossiers. La question se pose alors directement : la France pourrait-elle être la prochaine sur cette liste ?
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Stéphanie H. - Chargée de recouvrement
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Certains États déjà dans le viseur de la CJUE
Depuis 2020, la Cour de justice de l'Union européenne a condamné plusieurs pays pour non-respect de la directive 2011/7/UE sur les délais de paiement dans leurs marchés publics, une reconnaissance officielle de l'infraction, sans sanction financière à ce stade. Un autre a dû revoir sa réglementation sous la pression d'un arrêt européen.
- Italie (28 janvier 2020) : la Cour a constaté que l'ensemble des pouvoirs publics italiens, sans exception, dépassait les délais légaux, malgré les efforts engagés par le pays ;
- Portugal (11 juillet 2024) : même type de manquement généralisé, l'État portugais n'ayant pas veillé à ce que ses pouvoirs publics respectent les délais de paiement ;
- Slovaquie (19 septembre 2024) : les hôpitaux publics slovaques ne respectaient pas le délai maximal de 60 jours imposé par la directive ;
- Grèce (18 juin 2025) : même problème côté hôpitaux publics, qui ne payaient pas immédiatement leurs dettes même lorsque les fournisseurs renonçaient à leurs intérêts de retard ;
- Belgique : pas de condamnation directe, mais une réglementation jugée incompatible avec le droit européen après un arrêt de 2022 rendu sur une question préjudicielle espagnole, ce qui a forcé une réforme du Code belge des marchés publics en 2024.
Comprendre le mécanisme juridique derrière ces condamnations
Avant d'aller plus loin, il est utile de comprendre comment fonctionne un recours en manquement. Il s'agit du mécanisme par lequel la Cour de justice de l'Union européenne sanctionne un État membre qui ne respecte pas le droit européen, que ce soit parce qu'il ne l'a pas correctement transposé dans sa législation nationale, ou parce qu'il ne l'applique pas concrètement. C'est ce second cas de figure qui concerne l'Italie, le Portugal, la Slovaquie et la Grèce sur les délais de paiement.
Comment démarre un recours en manquement devant la CJUE
Dans la majorité des cas, c'est la Commission européenne qui saisit la CJUE. Elle agit généralement après avoir reçu des signalements, souvent transmis par des entreprises ou des fédérations professionnelles qui constatent, sur le terrain, que la directive n'est pas respectée. C'est notamment ce qui s'est produit pour l'Italie.
Les étapes du recours en manquement
Un recours en manquement se déroule en deux temps :
- la Commission saisit la CJUE, qui constate le manquement. L'arrêt s'impose alors au pays concerné, mais sans amende à ce stade. Un signal officiel, donc, mais pas encore une sanction financière.
- si l'État ne se conforme pas à cet arrêt, la Commission peut saisir une seconde fois la Cour, qui peut alors infliger des sanctions pécuniaires (astreinte et somme forfaitaire).
Les pays cités précédemment en sont tous restés à la première étape, cependant, le risque existe bel et bien avec le temps. Sur un autre sujet (le traitement des eaux usées), la Grèce a fini par recevoir une astreinte de 20 000 € par jour, après 8 années d'inaction.
La France, un profil à risque ?
Deux des précédents qu'on a vus, la Slovaquie et la Grèce, concernent spécifiquement le secteur hospitalier public, qui bénéficie pourtant d'un délai renforcé de 60 jours contre 30 jours pour le reste des pouvoirs publics. Un délai plus souple, mais qui n'a pas suffi à éviter la sanction.
En France, le secteur public traîne une réputation de mauvais payeur qui dépasse largement le seul cas des hôpitaux. Selon le Medef, les délais de paiement publics ont franchi en 2025 le seuil des 15 jours de retard moyen, avec une tendance qui ne s'inverse pas.
Ce constat général se retrouve à l'échelle du secteur hospitalier, celui-là même qui concentre une partie des précédents européens : selon la dernière étude Ellisphere (T1 2026), les hôpitaux publics français paient leurs fournisseurs avec 30 jours de retard en moyenne.
Un dernier élément renforce ce profil à risque : la proposition de loi Rietmann, adoptée par le Sénat en février 2026 pour renforcer la lutte contre les retards de paiement, ne s'applique pas aux marchés publics.
Ces éléments dessinent un profil qui n'est pas sans rappeler celui des pays déjà sanctionnés.
L'asymétrie entre entreprises et État
Le contraste entre secteur privé et marché public soulève une question d'équité. Quand une entreprise française ne respecte pas les délais de paiement, la sanction peut être directe : la DGCCRF mène des contrôles chaque année, et peut infliger une amende administrative pouvant atteindre 2 millions d'euros, portée à 4 millions en cas de récidive. Sur le seul premier semestre 2025, elle a ainsi engagé près de 47 millions d'euros d'amendes pour non-respect des délais de paiement.
Pour un État membre, le calendrier est tout autre. Comme on l'a vu, un recours en manquement peut prendre plusieurs années entre le constat initial et une éventuelle sanction pécuniaire, si l'État persiste à ne pas se conformer à l'arrêt.
Deux vitesses, donc, pour un même problème : une entreprise s'expose directement à une sanction financière, tandis qu'un État bénéficie d'un premier arrêt sans conséquence pécuniaire avant toute sanction réelle.
Comment sécuriser votre trésorerie face à un client public mauvais payeur
La pression européenne sur les États membres reste un signal encourageant, mais elle ne produit ses effets qu'à long terme. En attendant qu'elle se traduise concrètement dans les pratiques des acheteurs publics français, votre entreprise a tout intérêt à sécuriser sa trésorerie par ses propres moyens.
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